Tout un monde lointain…

 

Dans un texte de 1937 (la date est importante!), Bartók défendait l’idée selon laquelle l’influence des musiques étrangères, loin de provoquer un appauvrissement, constituait au contraire un enrichissement. À l’heure où les nationalismes et les questions identitaires resurgissent dans nos sociétés, il n’est peut-être pas inutile de célébrer à notre tour la valeur des échanges dans le domaine musical.

L’Occident, dès le Moyen Âge, a bénéficié des apports essentiels de la culture arabe, de même que le chant d’église, à la source de toute l’évolution de la musique savante européenne, provenait des chants hébraïques. À la Cour d’Alfonso X à Tolède, Juifs, Chrétiens et Musulmans travaillaient ensemble, et les musiciens s’inspiraient de sources diverses. Bien plus tard, à l’époque du premier romantisme, les artistes se tournèrent résolument vers l’Orient, dont Rimbaud parlera comme de la « patrie primitive » : Goethe, passionné par la poésie persane, publie le Divan occidental-oriental ; Hugo écrit Les Orientales ; Flaubert déplace les conflits politiques français dans un décor oriental avec Salammbô ; Delacroix peint les scènes d’Afrique du nord qu’un compositeur aujourd’hui oublié, Félicien David, met en musique dans Le désert… On sait la vogue de l’hispanisme dans la musique française, dont Carmen de Bizet est un exemple parmi tant d’autres – on le retrouvera chez Debussy et Ravel.

L’exotisme, pour reprendre le titre d’un petit ouvrage d’un ami de Debussy, Victor Segalen, va jouer un rôle fondamental dans les mutations artistiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. On en voit la préfiguration dans le japonisme des Impressionnistes, suivi chez les peintres modernes d’une fascination pour la sculpture africaine ou océanienne. Le choc éprouvé par Debussy à l’écoute des musiques indonésiennes et indochinoises lors de l’Exposition Universelle de 1889 provoque une véritable mutation dans sa façon de penser et de ressentir la musique. Il entrevoit une manière de « concevoir autre », selon la définition même de l’exotisme par Segalen. Les musiques d’Extrême-Orient, auxquels il restera attaché toute sa vie, lui permettent de repenser la musique sur tous les plans – mélodique, rythmique, harmonique et formel.

C’est en s’inspirant de la démarche de Debussy que des compositeurs comme Stravinski, Bartók, de Falla ou Szymanowski, pour n’en citer que quelques-uns, vont aller chercher dans le patrimoine encore vivant des musiques populaires de leurs pays, ou auprès de cultures plus lointaines, les moyens de renouveler le langage, à l’écart du romantisme tardif de la tradition germanique. Comme les peintres, les musiciens fondent la modernité de leur démarche sur ces musiques autres, ancestrales, qui n’appartiennent pas à la tradition enseignée dans les Conservatoires.

Mais la leçon de Debussy a porté plus loin encore : jusqu’à Varèse et Messiaen, ce dernier s’inspirant des rythmes hindous afin de renouveler la pensée rythmique occidentale, puis jusqu’à la génération d’après-guerre, qui cherchera ses modèles dans les musiques d’Afrique ou d’Extrême-Orient. Dès lors, ces musiques vont marquer la plupart des compositeurs contemporains : Boulez, Cage, Stockhausen, Ligeti, Kurtág, Reich, etc. En retour, des compositeurs venus du Japon, de Corée ou de Chine réaliseront une synthèse dans l’autre sens.

Ce dialogue à travers des cultures différentes constitue la plus belle réponse aux crispations identitaires, qui comportent une dimension régressive, et débouchent sur des guerres. Là où l’idéologie de la toute-puissance occidentale avait imposé une image d’infériorité de l’Autre, justifiant son exploitation et la destruction de ses valeurs, le travail des artistes s’est mis à son école, humblement. À l’idée de dégénérescence liée aux mélanges « impurs », ils ont opposé celle d’une régénérescence par un dialogue fécond entre les cultures. Un dialogue auquel Lavaux Classic dédie le programme de sa 14e édition.

Philippe Albèra